mon regard sur notre monde / pour des éléments d'exploration, d'information et de réflexion

Nelly Arcan intime

Nelly Arcan: la dernière rencontre

La journaliste Danielle Laurin et le photographe Guillaume Simoneau de Elle Québec ont rencontré Nelly Arcan quelques trois semaines avant sa mort. L’écrivaine semblait alors heureuse, sereine. C’est ainsi qu’ils ont convenu de la présenter.


C’était aux premiers jours de septembre. Nelly Arcan nous a ouvert la porte de son nouvel appartement. Elle était radieuse. La parution prochaine de son roman “Paradis clef en main” l’enchantait, elle avait déjà commencé l’écriture d’un autre livre, elle parlait avec passion du site Internet qu’elle était en train de construire pour illustrer ses écrits. Elle était amoureuse.

Nous voulions découvrir son lieu de travail, explorer avec elle son environnement quotidien. Elle virevoltait en tous sens, ouvrait des tiroirs, cherchait des documents, de vieux manuscrits, des livres, des objets, la moindre chose à laquelle elle tenait particulièrement, qui nous permettrait de mieux la connaître, mieux la comprendre, qui révèlerait un aspect inattendu d’elle-même, de son univers, de son lien avec la vie, avec l’écriture.

Elle était disponible, soucieuse de bien faire, elle voulait nous faire plaisir. Et peut-être nous éblouir. Au bout d’un moment, à court d’idées, elle s’est assise sur le divan, s’est allumé une cigarette, a caressé ses chats venus se blottir contre sa cuisse, puis s’est tournée vers nous, un peu déçue: non, elle ne voyait rien de particulier, rien d’exceptionnel, d’extraordinaire, rien de fantastique à nous montrer. «Quelqu’un qui écrit n’a pas besoin de grand -chose, tout est intérieur», a-t-elle glissé comme pour s’excuser.

Nous avons passé deux heures avec elle, dans son salon baigné de lumière. Sereine, bien plus sereine qu’à l’époque de “Folle” ou même de “Putain”: c’est ainsi qu’elle nous est apparue la dernière fois que nous l’avons vue. Comme quoi… Elle demeurait énigmatique, bien sûr, mystérieuse. Elle avait cette aura de grande petite fille fragile, qui contrastait tant avec le caractère sulfureux de ses livres, avec l’image si plastique de son personnage médiatique. Elle était touchante. Elle était vivante.

Elle s’était aménagé un coin bureau dans le salon et s’était empressée de recouvrir les murs de tissus libanais soyeux. «Même si j’ai un côté cru dans mes livres, je suis très fille, pour ne pas dire fillette, quand vient le temps de choisir des couleurs, de me créer un environnement. C’est la même chose dans ma façon de m’habiller. Et dans ma manière de vouloir bien écrire, de chipoter sur les virgules, de remaquiller constamment mes textes. Je me relis des centaines et des centaines de fois! Je suis soucieuse de l’apparence même du texte. Je suis comme ça en tout. Que ce soit par rapport à moi, à mon environnement ou à l’écriture, je suis minutieuse.»

Ce qu’elle disait de sa routine de travail: «Je m’installe devant mon ordi vers 7 h ou 8 h le matin avec une tasse de café. J’écris jusque vers 2 h de l’après-midi. Écrire le soir, la nuit, ce n’est pas pour moi.» Ce qu’elle voyait quand elle levait les yeux: sa terrasse. «J’apprécie tellement la vue dont je dispose maintenant, comparativement à celle que j’avais dans mon ancien loft. Ma fenêtre donnait sur un bar et, à l’appartement au-dessus, il y avait un homme alcoolique, végétatif, qui passait son temps le nez collé à la fenêtre. Enfin, je respire en paix!» Sauf que…«Il y a une petite école, juste en face. Quand je suis arrivée ici, en plein été, c’était désert, silencieux. Depuis que les cours ont recommencé, il y a pas mal d’action. Il y a les cris, les jeux dans la cour de récréation. Mais bon… les enfants, c’est la vie.»

«Il n’y a pas si longtemps, j’écrivais dans les cafés, les bars, au milieu des gens, du bruit, mais maintenant, j’ai de plus en plus besoin de tranquillité, de solitude, pour travailler.» Tout était en ordre, chaque chose à sa place. «Si le lieu de travail d’une personne peut révéler qui elle est, le mien, en tout cas, montre que je suis incapable de travailler dans le fouillis. Je n’ai pas besoin de beaucoup d’espace pour écrire. Ce petit bureau me suffit. Je l’ai depuis très, très longtemps. Il me vient de ma mère, qui l’utilisait à la maison quand j’étais petite: elle y faisait du travail de secrétariat pour mon grand-père qui était entrepreneur.»

Elle avait emménagé quelque temps auparavant dans cet appartement douillet du Plateau avec son chum musicien. «C’est la première fois depuis 12 ans que je vis en couple. Habiter avec un homme, c’est beaucoup de changements…» Petit rire plein de sous-entendus. Complicité entre filles, pendant que le photographe était occupé plus loin et que le chum de Nelly se trouvait dans son studio, à l’autre bout de l’appart: «Bon, l’appartement est grand; il y a moyen de faire en sorte qu’on ne se voie pas tout le temps, mon copain et moi.

Vieillir

Ah! tout ce que les femmes sont prêtes à faire pour rester jeunes et belles… Dans “Paradis clef en main”, Nelly Arcan va très loin dans ce sens-là. Mais cette fois, ce n’est plus la fille, la jeune femme, qui lutte désespérément pour retarder le vieillissement. C’est la mère. «Les médicaments qu’elle prend pour repigmenter ses cheveux blancs, pour se conserver jeune, la font mourir, finalement. Parce que tout à coup, le corps résiste à la volonté humaine de rester jeune. De façon moins dramatique, si on prend toutes les stars qui se font “triple-lifter”, on voit que derrière le masque, il y a encore la vieillesse qui agit. C’est impossible de se battre contre ça, c’est une lutte désespérée…»

La représentation

L’obsession de la beauté et la peur de vieillir se profilent dans tous les romans de Nelly Arcan, de son vrai nom Isabelle Fortier, née à Lac-Mégantic. Pourquoi? «Depuis que je suis toute petite, j’ai toujours été en représentation. Mes parents m’ont inscrite à toutes sortes de cours: claquette, piano, chant, patinage artistique… Dès l’âge de cinq ans, j’étais tout le temps en train de performer devant un public et j’ai l’impression que tout ce qui a rapport à l’image est devenu, dans ma tête d’enfant, fondamental.

«Je n’ai jamais vraiment tenu de journal, mais quand j’écris, j’ai toujours à côté de moi un cahier dans lequel je prends des notes, je griffonne, je fais mes comptes et mes listes d’épicerie, pêlemêle. Avant, je faisais ça dans mes agendas. Je les ai tous gardés, depuis mon adolescence… Celui-ci remonte à mes années de cégep.»

«Ces agendas, c’est comme une mémoire pour moi, j’y ai confié tellement de pensées. Ça me rappelle ce que j’ai vécu.»

«J’avais une écriture très appliquée: la fille est super désespérée, mais elle écrit bien!»

adapté de: Elle Québec, 9 décembre 2009

toutes les photos sont de Guillaume Simoneau

One response

  1. 17

    Bel article. J’avais oublié que je voulais en lire, étant concentré sur Sagan. Je mets sur ma liste🙂

    17 January 2011 at 18:33

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s