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Gaz de schiste | Les valises


photo: (inconnu)

Note du webmestre:
L’article suivant a été publié dans le quotidien québécois La Presse le 2 septembre 2010. Vous retrouverez quelques mises à jour de l’article à la fin de celui-ci.
Les photos ont été ajoutées à l’article par citizen zoo.

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Bon, c’est réglé, le gaz de schiste. On s’inquiétait pour rien, finalement. Pas de moratoire qui pénaliserait indûment l’industrie gazière, mais une étude du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), qui fera rapport dans cinq mois.

C’est merveilleux, non? L’exploration continue pleins gaz, si j’ose dire: les tours de forage, l’eau pour le forage (jusqu’à 40 camions d’eau par jour dans l’un des sites que j’ai visités), les produits chimiques qu’on mélange à cette eau pour fracturer la roche, le bruit des génératrices qu’on entend à un demi-kilomètre, la voisine d’en face, qui tient une garderie (je n’invente rien), qui avait l’impression d’avoir un 747 qui décollait dans sa cour quand ils relâchaient la pression du gaz… Mais bon, ça dure juste trois minutes, et c’est juste trois ou quatre fois par jour. Et en même temps, EN MÊME TEMPS – c’est là le merveilleux de la chose -, en même temps, le BAPE.


source: alleghenydefenseproject.wordpress.com

L’écologie et l’industrie main dans la main. Dans cinq mois, le BAPE «proposera des orientations assurant le développement sécuritaire et durable de l’industrie gazière»; le gouvernement retiendra les recommandations qui le dérangeront le moins – de toute façon, Baby Drill Normandeau l’a dit: le gouvernement va de l’avant.

Résumons le plan.

Article 1: le gouvernement va de l’avant.

Article 2: le BAPE, quoi qu’il entende, quoi qu’il découvre, n’a ni le mandat, ni le pouvoir, ni l’expertise (à moins d’aller la chercher auprès des sociétés gazières elles-mêmes), ni le temps de remettre en cause l’article 1.

Le vrai mandat du BAPE: fracturer la roche de la résistance citoyenne, en extraire le gaz et le laisser s’échapper pour relâcher la pression.


photo: (inconnu)

***

Peut-on s’entendre sur un truc? Quand je vous parle du gaz de schiste, je ne vous parle pas du gaz de schiste. De quoi, alors? De la même chose que les chroniqueurs politiques quand ils soulignent le désabusement des citoyens, qui croient plus un Bellemare qu’un Charest(1), qui ne croient plus à la politique ni à la justice, qui ne veulent plus aller voter…

Ce que contamine en ce moment le gaz de schiste, c’est ce qu’il reste de confiance en l’État.

Le gouvernement prend le citoyen pour une valise. Au-delà de sa trivialité, l’expression suggère très justement un contenant vide – le citoyen – qu’on va remplir d’informations ni fausses, ni vraies, mais utiles à la bonne gouvernance. Utiles à l’élite éclairée qui mène les affaires de l’État. Cette élite qui voit aux choses importantes, qui voit à l’avenir (économique, bien sûr – en est-il un autre?) alors que le peuple, lui, baigne dans le présent, dans ses soucis quotidiens, dans ses peurs, dans son petit confort.


source: Postmedia News

L’industrie gazière débarque en sauvage dans la campagne québécoise, qu’elle s’est partagée subrepticement, en pointes, comme une vulgaire tarte; elle s’installe dans la cour des gens, comme à Saint-Marc-sur-Richelieu; les journalistes font leur travail, rapportent ce qu’ils ont vu ailleurs, en Pennsylvanie notamment; une bonne partie de la population s’inquiète… Que fait le gouvernement?

La moindre des choses serait qu’il porte un peu de cette inquiétude. Pas une crisse de seconde. Il ne la porte pas, ne la partage pas, ne la conteste pas. Il la gère. Le peuple s’inquiète? On va le rassurer. On va remplir la valise.

Le citoyen moyen est un peu con, c’est vrai. Je veux dire: il n’est pas aussi intelligent qu’un ingénieur en hydrocarbures, mais il sent tout de même, confusément, qu’on est entrain de le remplir. Pas seulement sur le gaz de schiste.

On ne lui ment pas: on le manoeuvre. On le persuade. On le conditionne selon les méthodes déshonorantes du marketing, qui ravalent le citoyen au niveau du chien de Pavlov.

Tu dis job, le citoyen fait aller sa queue. Tu dis développement durable, il bave un peu. Tu dis l’avenir de nos enfants, il fait pipi sur le tapis.

Sauf que ça marche moins que ça a déjà marché. On lui a fait le coup trop souvent. On lui a fait le coup avec les mines, notamment. Il commence à être tanné, le citoyen.


photo: Tim Shaffer

Un verre rempli d’une eau provenant d’un puits résidentiel après le début du forage d’un puits de gaz naturel à Dimock en Pennsylvanie, le 7 mars 2009.

***

M. Caillé, l’impayable président du consortium pétrolier, dit: «Les gens sont inquiets et on n’a pas de raison de ne pas les rassurer.» Devinez par quoi il a commencé pour rassurer les gens?

Par dresser la liste des produits chimiques utilisés pour fracturer la roche? Non.

Par publier la carte des prochains sites d’exploration? Non.

Par dicter des règles de bon voisinage comme, par exemple: pas de puits à moins de 3 km d’un village; des règles de contrôle du bruit; des règles pour le camionnage? Non plus.

Par fixer un tarif de compensation pour les citoyens qui n’auront pas le choix de vendre au rabais leur maison, leur champ? Non.

M. Caillé a commencé par engager la firme National, des experts en gestion de crise, autrement dit des experts en bourrage de valise. Sont chers, National, mais avec eux, à la fin du contrat, la valise est tellement pleine qu’il faut que tu te mettes à genoux dessus pour la fermer.

(1) Si vous voulez mon avis, croire l’un plus que l’autre et l’autre plus que l’un relève de l’ingénuité bien plus que du désabusement, mais enfin…

Pierre Foglia
La Presse
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Mises à jour:

Depuis la parution de cet article dans La Presse, M. André Caillé (ancien PDG d’Hydro-Québec, de 1996 à 2004) a été remplacé au poste de président de l’Association pétrolière et gazière du Québec par un ancien premier ministre du Québec (de 1996 à 2001), M. Lucien Bouchard. Situation paradoxale, M. Bouchard a été ministre de l’Environnement du gouvernement canadien en 1989-1990, où il a travaillé à la mise sur pied d’un ambitieux “plan vert”.

L’étude menée par le BAPE est maintenant terminée et le rapport a été remis au gouvernement aujourd’hui (28 février 2011).

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