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Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 2ème partie


source: coteblogue.ca

Ce qui frappe, d’abord chez Philippe Claudel, c’est son calme, sa gentillesse. Alors qu’il vient d’achever une journée de tournage de Tous les soleils (en 2010), son second film, dans un appartement du XVIe arrondissement de Paris, le cinéaste fraîchement promu s’installe tranquillement dans ses habits de romancier. Auteur reconnu des Ames grises, du Rapport de Brodeck (prix Goncourt des lycéens 2007) et réalisateur à succès d’Il y a longtemps que je t’aime, Claudel le Lorrain a gardé la tête froide. Et la simplicité de ses origines modestes.

Voilà peut-être pourquoi cet agrégé de lettres s’est pris d’empathie pour tous les paumés du monde du travail et du monde en général. A propos de L’Enquête, son dernier roman, fable sur notre univers déshumanisé et kafkaïen, il confie son propre désarroi face aux dérives technologiques, sécuritaires et financières de notre époque. Un témoignage vibrant.

par Marianne Payot et Emmanuel Hecht
adapté de l’article paru sur lexpress.fr le 14 septembre 2010

… suite de Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 1ère partie (publiée hier) …

Votre enquêteur, qui se sent observé en permanence, n’est-il pas un rien paranoïaque ?
Non, il se sent vraiment sous constante surveillance. Ce n’est pas être paranoïaque que de penser que, quel que soit l’endroit où l’on se trouve dans une ville, on est sous le regard de certains projecteurs. A Strasbourg, où j’ai tourné durant cinq semaines, il y a sur la voie publique des caméras capables de zoomer sur l’étiquette du vêtement que vous portez ou sur la note que vous griffonnez dans un carnet. Et le téléphone portable, le GPS ne permettent-ils pas de retracer tous vos faits et gestes ?

Nos vies privées ne le sont plus tant que cela, ce qui peut, à terme, créer des pathologies de comportement. On aura de moins en moins le sentiment d’être dans un moment préservé. Rêver sur un banc pourrait devenir, si l’on fait un peu de politique-fiction, une activité suspecte. L’homme ne nous déçoit jamais dans le pire. Pardon pour cet exemple bateau, mais qui aurait pu croire que l’Allemagne de Goethe et de Wagner puisse basculer dans l’un des régimes les plus
effroyables qui aient existé ?


photo: (inconnu)

Cette évocation de l’Allemagne n’est-elle pas osée ?
Le but de l’art n’est pas de donner une peinture du monde tel qu’il est, mais avant tout de voir derrière les choses. Dans Quai des brumes, un peintre dit : “Quand je vois un nageur, je peins le noyé qui est derrière.” C’est une question de mise au point photographique. L’écrivain, le cinéaste, essaie de changer de focale, de vitesse, non pour effrayer, mais pour qu’on s’interroge. Il faut que cela gratte.

L’entreprise tentaculaire que vous décrivez est loin de l’entreprise patronale du xxe siècle, que vous avez bien
connue, vous, le natif de l’Est ?

> En effet. A Dombasle, près de Nancy, où j’habite toujours, nous avons Solvay, un gros groupe belge, international, qui produit du carbonate de soude. Quand j’étais gamin, cette société employait 2 000 personnes – ils sont maintenant entre 5 000 et 6 000 ouvriers – et était omniprésente dans la ville. C’était un patronat plutôt éclairé, progressiste, qui se souciait de la culture des ouvriers, de leurs loisirs (en construisant le stade de foot par exemple), des bonnes conditions d’hygiène. Les gens identifiaient leur “bienfaiteur”. Aujourd’hui, on ne peut plus mettre un nom, un visage, une provenance sur quoi que ce soit.

Et puis, l’argent est au centre de tout, comme si l’argent pouvait tout, tout acheter, tout résoudre. On surexpose l’information économique à mesure qu’elle devient opaque. Qui comprend vraiment ce qui s’est passé avec Madoff, avec Kerviel ? Et qui est capable de dire stop ?


photo: Sébastien Dolidon
source: evene.fr

Ce qui manque, donc, c’est le contre-pouvoir ?
Quels sont mes moyens, à moi, citoyen, d’exercer ce contre-pouvoir ? Je suis très désemparé. J’ai essayé le militantisme, je n’avais ni les qualités ni la patience. La démocratie a l’air de devenir quelque chose, pour reprendre un titre de Giraudoux, “sans pouvoirs”. Je suis le premier à aller voter, mais le vote sert-il encore ?

Quand un président de la République dit à demi-mot : “Ecoutez, cessons d’embêter une dame respectable par l’âge et par la fortune, car, si jamais L’Oréal partait, imaginez les conséquences”, on voit vraiment le politique s’inféoder à l’économique. Je ne parle pas de corruption (ce n’est pas à moi d’en juger) mais de double traitement humain, car, à l’inverse, on n’hésite pas à réclamer 200 euros d’impayés de gaz ou d’impôts à un smicard.

Rien de très nouveau, non ?
En effet, mais les rois ont changé. Maintenant, ce sont des systèmes, des flux d’informations, des transferts de capitaux, des sociétés enchevêtrées… On en revient à l’identifiable et au non-identifiable. Jadis, le serf se faisait taper dessus, mais il savait par qui ; aujourd’hui, on ne sait plus à qui présenter ses doléances. Aux dirigeants ? A soi-même ? A Dieu ?


photo: (inconnu)

L’image de la prison, omniprésente dans votre roman, entre l’entreprise avec barbelés et l’hôtel muré, vient-elle de votre enseignement dans les prisons ?
Plutôt de mon expérience de la Maison de la radio ! [Rires.] Voilà un lieu où pour entrer il faut montrer patte blanche, passer sous des arcs, affronter les vigiles… Faire la queue à la Sécurité sociale est aussi une épreuve du même genre. Et encore, moi, j’ai de la chance, je parle français correctement, je sais à peu près me débrouiller, j’ai la peau blanche, mais si, dans ce système, on ne maîtrise pas la langue, qu’on est black, beur ou indien, cela devient une aventure effroyable.

Que pensez-vous des suicides qui se multiplient ?
En fait, vu les obstacles qui se resserrent autour de nous, je m’étonne qu’il n’y ait pas plus de gens qui se suicident. C’est cette faculté de résistance qui rend la nature humaine admirable. Depuis qu’on m’a révélé l’existence des camps de concentration, cela n’a cessé de me hanter. Reprendre la vie après être passé par une expérience hors limites, dont les mots, l’imagination, ne pourront jamais rendre compte, démontre une énergie vitale admirable. Certains ont décidé de franchir la ligne, de disparaître, de renoncer, beaucoup, malgré tout, continuent.

n.b.: les photographies ont été ajoutées à l’article original par citizen zoo

suite de l’entrevue dans Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 3ème et dernière partie…

(en attente de publication pour le 10 août 2011)

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