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Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 3ème et dernière partie


photo: Dominique Houcmant

Ce qui frappe, d’abord chez Philippe Claudel, c’est son calme, sa gentillesse. Alors qu’il vient d’achever une journée de tournage de Tous les soleils (en 2010), son second film, dans un appartement du XVIe arrondissement de Paris, le cinéaste fraîchement promu s’installe tranquillement dans ses habits de romancier. Auteur reconnu des Ames grises, du Rapport de Brodeck (prix Goncourt des lycéens 2007) et réalisateur à succès d’Il y a longtemps que je t’aime, Claudel le Lorrain a gardé la tête froide. Et la simplicité de ses origines modestes.

Voilà peut-être pourquoi cet agrégé de lettres s’est pris d’empathie pour tous les paumés du monde du travail et du monde en général. A propos de L’Enquête, son dernier roman, fable sur notre univers déshumanisé et kafkaïen, il confie son propre désarroi face aux dérives technologiques, sécuritaires et financières de notre époque. Un témoignage vibrant.

par Marianne Payot et Emmanuel Hecht
adapté de l’article paru sur lexpress.fr le 14 septembre 2010

… suite et fin de Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 2ème partie (publiée hier)

Croyez-vous en ce dieu, fondateur ou fossoyeur, dont vous parlez dans votre roman ?
Je suis toujours en train de tourner autour, de frapper à des portes. Je me souviens d’une phrase de François Mitterrand, qui disait en substance, avant sa mort, qu’il était dans l’excitation du moment. Que va-t-il se passer après ? Mon père est mort il y a un an, je me surprends à aller régulièrement sur sa tombe. J’ai abandonné depuis longtemps le protocole de la croyance, l’entreprise qui a annexé Dieu et qui en fait un beau commerce depuis deux mille ans, mais l’idée de Dieu, que chaque chose s’oriente en fonction d’un principe fondateur, me taraude.

Cette impulsion première peut être de l’ordre du big bang, ce que je pense la plupart du temps, même si je me ménage une toute petite hypothèse pascalienne. C’est ça qui est excitant : ne pas savoir. Je ressens le même vertige que lorsqu’on m’expliquait, quand j’étais gamin, que l’univers était un infini fini.


photo: Pascal Tournaire

Pourquoi avoir mis sur le bandeau de votre roman cette phrase : “C’est en ne cherchant pas que tu trouveras” ?
En fait, je refuse toujours que l’on mette ma photo sur la couverture, j’aime rester anonyme, pouvoir par exemple, comme l’autre jour, être dans le TGV auprès de quelqu’un qui lit Le Rapport de Brodeck. Du coup, nous avons pris l’habitude de placer une phrase en bandeau, et l’idée de mettre en
exergue un bout de dialogue de L’Enfer de Clouzot, qui a été une oeuvre non aboutie, m’amusait. Cela signifie également que j’ai toujours foi en
l’humanité, même dans ce livre, qui est l’un des plus terribles que j’aie jamais écrits.

Le succès de votre premier film, Il y a longtemps que je t’aime, vous a-t-il étonné ?
Le film a fait plus de 1 million d’entrées en France, 1,6 à l’étranger, est sorti dans 40 pays, a reçu des récompenses. C’est rare, en effet. Cela m’a permis de faire très facilement Tous les soleils,mon deuxième film. Car, s’il échoue une ou deux fois, un cinéaste devient un oiseau aux ailes coupées, contrairement au romancier, qui peut publier des années sans succès si l’éditeur croit en lui. Reste que j’aime autant tourner qu’écrire. D’un côté, on est le chef d’orchestre, on impose un tempo humain, de l’autre, on joue les solistes.


photo: François Bouchon

Vous avez publié pour la première fois à 37 ans, vous disiez que vous n’étiez pas un homme pressé. Depuis, vous avez mis les bouchées doubles, non ?
C’est un peu le lièvre et la tortue, c’est vrai. Curieusement, j’ai l’impression de prendre mon temps. Je ne me donne pas d’objectif, mais, finalement, oui, tout s’est accéléré en dix ans.

Vous aimez travailler ?
Je n’arrête pas, en effet, mais cela ressemble presque à des vacances. Alors, oui, j’énerve certaines personnes, cela ne me dérange pas. Je ne lis jamais ce
qu’on écrit sur moi – c’est une façon de me protéger – mais cela me revient aux oreilles. A propos d’Il y a longtemps que je t’aime, les Cahiers
du cinéma
ont expliqué que mon film était abominable. Le racisme, le fascisme, peuvent être abominables, mais un film ? De même, on a écrit que Le Rapport de Brodeck était une manière de faire de l’argent avec la Shoah ! Stupide ! On n’est plus dans la critique artistique, mais dans l’expression de la bêtise.


photo: Pascal Bastien

Votre réussite financière vous permet-elle d’acheter des grands vins, l’une de vos passions ?
Je viens d’un milieu modeste. Chez mon père, c’était le “trois-étoiles” sur la table et, de temps en temps, le dimanche, du vin bouché. Alors, avec ma femme, on s’est éduqués tout seuls. J’ai vécu avec les bordeaux, puis je suis remonté vers la Bourgogne…

Vous avez d’autres passions ?
Nous adorions voyager. Mais depuis sept ans, c’est devenu délirant, j’ai une overdose. Avec les livres traduits, les films, j’ai fait je ne sais combien de fois le tour du monde. En même temps, je suis bien conscient de ma chance. Et puis, j’écris beaucoup en avion, la nuit, surtout quand les passagers dorment.

Quels sont vos projets ?
Jusqu’à Noël, je vais monter mon film, et j’ai beaucoup de choses en train. Mais un de mes vrais programmes serait plutôt d’essayer de rêver pendant un an, de repartir à vélo sur les routes, d’aller aux champignons, d’aller pêcher, d’être plus présent auprès de ma famille. Des trucs de fou !

n.b.: les photographies ont été ajoutées à l’article original par citizen zoo

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