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4 victimes et 3 condamnés à vie | plus qu’un fait divers, un crime d’honneur de plus


Rona Amir Mohammad, 50 ans au moment de sa mort

photo: (inconnu)


Zainab Mohammad Shafia, 19 ans au moment de sa mort

autoportrait: Zainab Mohammad Shafia


Sahar Mohammad Shafia, 17 ans au moment de sa mort

autoportrait: Sahar Mohammad Shafia


Geeti Mohammad Shafia, 13 ans au moment de sa mort

photo: (inconnu)

“Il est difficile de concevoir des crimes plus haineux, plus dépravés et déshonorants que les meurtres, dans le cas de Mohammad Shafia, de ses filles et de sa femme; dans le cas de Tooba, de ses filles et de sa co-femme; et dans le cas d’Hamed, de ses soeurs et de sa mère. La raison manifeste de ces meurtres honteux, exécutés de sang-froid, est que les quatre victimes tout à fait innocentes ont offensé votre conception tordue de l’honneur. Une notion fondée sur la domination et le contrôle des femmes, une notion malade de l’honneur qui n’a absolument pas sa place dans aucune société civilisée.”

L’Honorable juge Robert L. Maranger, de la Cour Supérieure de Justice de l’Ontario, s’adressant aux inculpés après que le jury les ait tous trois reconnus coupables de meurtres prémédités et ce, après 3 mois de procès et une quinzaine d’heures de délibération des jurés

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KINGSTON, Ontario (Canada) – Lorsque la police a reçu un appel le matin du 30 juin 2009 concernant une voiture immergée dans une écluse du canal Rideau, elle a d’abord cru qu’il s’agissait d’un véhicule volé, ou même d’une farce de mauvais plaisants.

Il n’y avait pas moyen de savoir, à ce moment, que la voiture contenait les corps de trois soeurs et celui de la première femme de leur père polygame, les victimes d’un “crime d’honneur” minutieusement préparé mais gauchement exécuté.

Mohammad Shafia, âgé de 58 ans, sa femme Tooba Yahya, âgée de 42 ans, et leur fils Hamed, âgé de 21 ans, ont tous été reconnus coupables, dimanche le 29 janvier, de quatre chefs de meurtre au premier degré dans cette affaire.


Mohammad Shafia, sa femme Tooba Yahya Shafia et leur fils Hamed Shafia

photo: Lars Hagberg


photo: Sean Kilpatrick

La police de Kingston indique qu’il n’aura pas fallu longtemps pour que ses agents doutent de la possibilité improbable qu’il s’agisse d’un accident. Une fois qu’ils eurent tourné leur attention vers les Shafia et commencé à examiner leur dynamique familiale, il est rapidement devenu clair qu’ils avaient affaire à des meurtres.

L’appellation “crime d’honneur” ne viendra que plus tard, quand les enquêteurs auront rencontré la famille, les amis, les petits amis, les travailleurs sociaux et les autorités scolaires, puis ensuite quand ils auront écouté les accès de colère du père Shafia, qui accordait davantage de valeur à son honneur qu’à la vie de ses filles.

Le jour où l’automobile a été découverte dans le canal, le policier Brent White est arrivé sur les lieux vers 10 h 30. Il a tout d’abord pensé à un gag, puisqu’il avait observé le peu d’espace laissé pour qu’une voiture puisse tomber à l’eau.


source: Kingston Police


source: thestar.com

Des plongeurs ont ensuite sauté dans le canal pour examiner la scène sous l’eau, et ont découvert les quatre corps flottant dans la voiture. Ceux-ci seront plus tard identifiés comme étant ceux des soeurs Zainab, âgée de 19 ans, Sahar, âgée de 17 ans, et Geeti Shafia, âgée de 13 ans, ainsi que celui de Rona Amir Mohammad, âgée de 50 ans.

L’affaire s’est soudainement transformée en une enquête sur les décès relevant de l’autorité du coroner, et les policiers ont commencé à récolter des informations, y compris des pièces d’un phare brisé qui deviendraient plus tard la clé de toute l’affaire.


Scène de l’écluse

source: Kingston Police

Au même moment, un couple et leur fils de 18 ans se sont présentés au poste de police de Kingston pour signaler la disparition de trois filles et d’une femme. La famille Shafia, de Montréal (Québec), avait passé la nuit dans un motel de Kingston et, le lendemain, a découvert que les trois filles adolescentes et une femme décrite comme la cousine du père étaient disparues avec leur voiture.


photo: Ivanoh Demers

Les trois affirmaient que leur fille ainée, Zainab, avait pris les clés de la voiture et devait avoir emmené les trois autres pour une promenade au dénouement tragique.

Alors que la police enregistrait les témoignages de Mohammad Shafia, de sa deuxième femme Tooba Yahya et de leur fils Hamed, la Nissan Sentra était retirée des eaux, et une partie des informations découvertes par la police ne correspondaient pas exactement au scénario de l’accident.


Vue partielle de l’écluse

photo: Lars Hagberg


Partie de l’écluse où la Nissan Sentra a été retrouvée sous l’eau, à un angle de 45°

photo: Lars Hagberg


Etroite partie du quai dans laquelle la Nissan Sentra a été poussée par le SUV Lexus

photo: Lindsay Parrish


La Nissan Sentra est retirée de l’eau

source: Canadian Press


source: Kingston Police

Le moteur et les phares de la voiture étaient coupés et la première vitesse était enclenchée, tandis que les sièges avant étaient entièrement abaissés vers l’arrière et que la fenêtre côté conducteur était ouverte. Cela n’indiquait pas immédiatement un meurtre, mais les policiers se sont montrés soupçonneux.

L’angle des sièges rendait la conduite pratiquement impossible, et cela aurait certainement été inconfortable. Même un conducteur sans expérience savait qu’il fallait placer le bras de vitesse en position D pour conduire une voiture à transmission automatique. Et tout indiquait que la voiture était tombée dans l’eau au milieu de la nuit. Pourquoi les phares étaient-ils éteints?


source: CKWS TV

Par ailleurs, comme l’un des plongeurs l’a fait remarquer, pourquoi semblait-il que personne n’ait tenté de s’échapper par la fenêtre ouverte?

La seule possibilité logique, affirmera plus tard la Couronne lors du procès, est que les quatre victimes étaient déjà mortes, tout d’abord noyées puis déposées dans l’automobile pour simuler un accident.

Lors des premières entrevues de la famille avec la police, les Shafia ont dit qu’ils revenaient de vacances passées à Niagara Falls (Ontario) lorsqu’ils se sont arrêtés à Kingston (245 km) pour la nuit. La famille de 10 personnes voyageait dans deux véhicules, une Nissan Sentra et un VUS Lexus. La police a trouvé étrange, pourtant, que le père Shafia, Yahya et Hamed se soient rendus au poste de police dans une fourgonnette Pontiac.


Vue partielle des chûtes de Niagara Falls

photo: Zainab Mohammad Shafia

Hamed a dit qu’il avait décidé de ne pas demeurer au motel cette nuit-là avec sa famille, et était rentré à Montréal pour y récupérer son ordinateur portable et régler des questions d’affaires avec des locataires d’un centre commercial possédé par le père à Laval (couronne nord de Montréal).

Les policiers de Kingston ont appelé leurs collègues de Montréal pour obtenir des informations sur les véhicules et ont été étonnés d’apprendre qu’Hamed avait rapporté le matin même, à Montréal, une collision entre le VUS Lexus et une barrière dans un stationnement quasi désert.

Hamed avait négligé de mentionner ces détails dans son entrevue lorsqu’il a parlé de son retour à Montréal.

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«Même si on me hisse sur la potence, rien n’est plus cher que mon honneur. Rien n’est plus grand que notre honneur. Fais un homme de toi, ne sois pas une femme. Ta mère est un homme.»

Mohammad Shafia à son fils Hamed, la veille de leur arrestation

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À la fin du jour 1, la police avait déjà des soupçons, mais il y avait encore un très long chemin à parcourir pour monter un dossier d’accusation contre la famille.

Le lendemain, le détective Steve Koopman, de la police de Kingston, a reçu l’autorisation du père d’examiner le véhicule Lexus et les pièces du phare brisé, provenant prétendument de la collision d’Hamed dans le stationnement, ont été emportées pour analyse. Le policier expert en scènes de crime Rob Etherington était occupé à tenter de reconstruire le phare avec les pièces de la collision à Montréal lorsqu’il a découvert ce qui représenterait le point central de l’enquête.

Les petites pièces de plastique récupérées à l’endroit où la Nissan a été trouvée correspondaient aux morceaux manquants du phare de la Lexus. Toutefois, selon le témoignage de la famille, la Lexus n’avait jamais été sur les lieux cette nuit-là.

source: Kingston Police


photo: Michael Lea

La théorie éventuellement présentée par la Couronne en cour est que les Shafia croyaient que la Nissan transportant les corps plongerait d’elle-même dans le canal si elle était placée en première vitesse, mais que le véhicule à traction avant s’est coincé sur la bordure du canal.

Alors que les roues continuaient à tourner, quelqu’un a plongé la main à l’intérieur par la fenêtre ouverte pour éteindre le moteur, a dit la Couronne, puis la Lexus a été utilisée pour pousser la Nissan jusque dans l’eau, ce qui explique à la fois les dommages à l’arrière de la Nissan et le phare fracassé de la Lexus.


Le SUV Lexus accidenté

source: radio-canada.ca


La voiture de marque Lexus (droite) de la famille Shafia a des traces d’impact qui correspondent à celles sur l’autre voiture, la Nissan (gauche), retrouvée dans le canal Rideau, a indiqué un expert en reconstitution de scènes d’accident de la Police provinciale de l’Ontario

source: radio-canada.ca

Certaines des preuves les plus sensationnelles présentées lors du procès, qui viendraient former la base de la théorie du “crime d’honneur”, ont été recueillies dans les jours précédant l’arrestation des Shafia.

Les policiers ont réussi à installer des micros dans la fourgonnette familiale, et ont entendu le père Shafia et sa femme discuter longuement des risques d’avoir été aperçus sur les lieux du crime.

Le père Shafia a également été enregistré alors qu’il tempêtait contre ses filles mortes, les traitant de prostituées parce qu’elles avaient des petits amis, et lançant “puisse le diable déféquer sur leurs tombes”. Il a lui-même soulevé le concept d’honneur à plusieurs reprises.


Visite des jurés aux écluses de Kingston le 27 octobre 2011

photo: Ian Macalpine


Visite des jurés aux écluses de Kingston le 27 octobre 2011

photo: Ian Macalpine

Sur l’ordinateur portable d’Hamed, les policiers ont été choqués de découvrir que le fils avait effectué une recherche Internet en tapant “Où commettre un meurtre”. Il a également consulté de nombreuses photos de plans d’eau.

ndlr:
“Du 3 au 20 juin 2009, l’ordinateur utilisé par Hamed enregistre des recherches dont: “Est-ce qu’un prisonnier peut avoir le contrôle de ses biens immobiliers?” et “Où commettre un meurtre?”. Pendant tout le mois de juin, des recherches sur les plans d’eau sont effectuées.”
source: cyberpresse.ca

“L’ordinateur a été utilisé pour effectuer des recherches au sujet de plusieurs lacs ou cours d’eau du Québec… [ ] Un policier de Kingston, spécialisé en informatique, a aussi indiqué que des recherches ont été effectuées avec les termes “documentaires sur des meurtres”, “un prisonnier peut-il avoir le contrôle d’un bien immobilier?” et “où commettre un meurtre”.”
source: radio-canada.ca

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Au final, Shafia, Yahya et Hamed se trouvaient en prison depuis leur arrestation du 22 juillet 2009, et devront y passer au moins 25 années, à compter de cette date, avant qu’ils ne puissent demander une libération conditionnelle.


photomontage: radio-canada.ca


photo: Dario Ayala


photo: Peter McCabe

adapté de l’article d’Allison Jones (Presse Canadienne) publié le 30 janvier 2012

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