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photo: Laura Jeanne Grimes

“Si je savais pourquoi j’écris, je n’écrirais pas.”

Paul Auster


Le combat culturel du XXIe siècle


photo: (inconnu)


Amélie Nothomb / Amélie-san – 4ème et dernière partie


photo: Marianne Rosenstiehl

Depuis la parution en septembre 1992 d’ Hygiène de l’assassin , il n’y a pas de rentrée littéraire sans un roman d’Amélie Nothomb. Le Fait du prince est le 17e à paraître pour ce rendez-vous d’automne (2008). Droite, courtoise, dotée d’une diction et d’une clarté sidérantes, l’écrivain nous a accordé une interview.

propos recueillis par Marie-Françoise Leclère
adapté de l’article paru sur lepoint.fr

… suite et fin de Amélie Nothomb / Amélie-san – 3ème partie (publiée hier)

Le Point : Et le noir ?
A. N. : C’est la seule couleur que je porte. Mais il s’agit d’une facilité, pas d’une philosophie particulière.

Le Point : Comment trouvez-vous vos impeccables titres ?
A. N. : Hygiène de l’assassin , mon manifeste littéraire, mon premier roman paru et le onzième que j’écrivais, a commencé par le titre. Je me suis dit que je devais écrire un livre qui s’appellerait Hygiène de l’assassin ; à moi de me débrouiller. C’est la seule fois. Pour les autres, je procède comme les mamans esquimaux. Je ne sais pas de quoi je tombe enceinte, je fais mon travail et quand le bébé naît, je lui donne un nom en fonction de la tête qu’il a.

Le Point : Dans Le Fait du prince , votre héros se jette dans des orgies de sommeil et de champagne. S’agit-il de fantasmes personnels ?
A. N. : Absolument. Je rêve de dormir et je suis une buveuse de champagne. Mais attention, je ne veux que le meilleur et dans la meilleure compagnie. L’idéal, c’est d’avoir très faim et, même si cela choque les puristes, que le champagne soit très, très froid. On obtient alors un résultat somptueux.


photo: Manuel Lagos Cid

Le Point : Y a-t-il d’autres éléments autobiographiques dans ce livre ?
A. N. : Cette pathologie qui, dans l’enfance, m’empêchait de garder un secret et m’a fait devenir, à l’inverse, une championne olympique du secret. Le dégoût des musées dont je sors à peine. La manie d’inventer des notations musicales…

Le Point : Vous écoutez beaucoup de musique ?
A. N. : Depuis mon premier choc, la Rhapsodie hongroise de Liszt, entendue à trois ans, énormément, dans tous les genres et, encore un goût enfantin, toujours en boucle. Ce qui est terrible pour mon entourage qui, lui, est adulte. Je suis quelqu’un qui ne se lasse pas. Par exemple, si je commence avec le chocolat, je peux en manger jusqu’à la fin des temps. Je ne sais pas ce que signifie le mot “écoeurée”.

Le Point : La jaquette de votre livre est une reproduction d’un portrait de vous signé Pierre et Gilles…
A. N. : C’est une idée folle et mégalomane que j’ai eue après avoir vu l’exposition du début de l’année au Jeu de Paume. À ces artistes immenses, j’ai eu le front de demander et ils ont consenti. Je dois dire que le résultat me comble : le teint pâle, le sang, l’air de sainte d’un temps nouveau, c’est mieux que moi, mais je me reconnais en elle.


source: librairiephilanthropique.wordpress.com

Le Point : Un peu gothique sur les bords…
A. N. : Pourquoi pas ? Il n’y a pas d’incompatibilité. Je ne savais même pas que les gothiques existaient quand ils ont décrété que j’en étais une. Sans doute à cause des vêtements noirs, de certaines références littéraires, de l’absence de peur de la mort. Mais revenons à Pierre et Gilles : ils m’ont octroyé un autre bonheur, celui de titrer ce tableau de 1 m x 1 m qu’il leur appartiendra de montrer ou non. J’ai appelé cette oeuvre Bloody Amélie . Reste à savoir à quel cocktail ignoble cela correspondra.

Le Point : Souffrez-vous des mauvaises critiques ?
A. N. : Pas tellement. D’abord parce que j’avais d’emblée compris qu’il y en aurait. Ensuite, parce que je compare aux propos d’une de mes grand-mères qui était d’une méchanceté célèbre. À mon arrivée en Belgique, à 17 ans, j’étais complexée et mal dans ma peau. Lorsqu’elle m’a vue, elle m’a dit : “Eh bien, ma petite, j’espère que tu es intelligente, parce que tu es tellement laide !” Le traumatisme a été épouvantable. Mais le bon côté de l’affaire, c’est qu’une critique dégueulasse – et j’en ai eu quelques-unes – m’apparaît comme de la gnognotte à côté de ma grand-mère… “Ce qui ne me tue pas me rend plus forte.” C’est exactement ça. Donc, merci à ma grand-mère !

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Pour la petite histoire, Amélie Nothomb est née le 13 août 1967 à Kobé (Japon).
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signature d’Amélie Nothomb

photo: Gind2005

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Liste des romans
(tous parus chez Albin Michel)

Hygiène de l’assassin 1992
Le Sabotage amoureux 1993
Les Catilinaires 1995
Péplum 1996
Attentat 1997
Mercure 1998
Stupeur et tremblements 1999
Métaphysique des tubes 2000
Cosmétique de l’ennemi 2001
Robert des noms propres 2002
Antéchrista 2003
Biographie de la faim 2004
Acide sulfurique 2005
Journal d’Hirondelle 2006
Ni d’Ève ni d’Adam 2007
Le fait du prince 2008
Le Voyage d’hiver 2009.
Une forme de vie 2010.
Tuer le père 2011
Barbe bleue 2012

source: Wikipédia


Amélie Nothomb / Amélie-san – 3ème partie


photo: (inconnu)

Depuis la parution en septembre 1992 d’ Hygiène de l’assassin , il n’y a pas de rentrée littéraire sans un roman d’Amélie Nothomb. Le Fait du prince est le 17e à paraître pour ce rendez-vous d’automne (2008). Droite, courtoise, dotée d’une diction et d’une clarté sidérantes, l’écrivain nous a accordé une interview.

propos recueillis par Marie-Françoise Leclère
adapté de l’article paru sur lepoint.fr

… suite de Amélie Nothomb / Amélie-san – 2ème partie (publiée hier) …

Le Point : Pourquoi aviez-vous choisi de faire des études de philologie ?
A. N. : Pour Nietzsche, qui était philologue de formation. C’est très prétentieux de dire ça, mais c’est un auteur qui a terriblement compté pour moi, qui m’a donné mon identité. J’ai commencé par Le Crépuscule des idoles et je suis tombée sur cette phrase : “À l’école de la guerre qu’est la vie, ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts.” Cette phrase a été un tel choc pour moi que j’ai lu toute l’oeuvre et opté pour la philologie, qui, en Belgique et en Allemagne, fait l’objet d’une agrégation particulière. En plus, ces études me convenaient parce que j’étais passionnée par le latin et le grec ancien. À 16 ans, je parlais latin.

Le Point : D’où venait ce goût ?
A. N. : Étant fille de diplomate, au fil des postes de mon père, au Bangladesh, en Asie du Sud-Est, je n’avais suivi que des cours par correspondance. J’avais donc pu choisir et approfondir mes matières favorites en toute liberté. Au risque d’apparaître comme une vieille réac, je suis consternée par la disparition de leur apprentissage dans les lycées et collèges. Pour moi, c’est une aberration. En tant qu’écrivain, je dois plus au grec ancien et au latin qu’à tout ce que j’ai pu étudier dans ma vie. C’est l’école par excellence de la syntaxe et de l’économie de langage. Les ruptures de construction, la concision, c’est là qu’on les apprend.


illustration: Charles Janus Monroe

Le Point : Quel était votre sujet de thèse ?
A. N. : Les intransivitations chez Bernanos, une insolence de ma part. Simplifions. J’appartiens à l’une des grandes familles politiques de Belgique qui a toujours incarné la droite catholique. À 17 ans, je débarque dans ce pays que je ne connais pas et j’ai un mouvement de recul quand je découvre mes vieilles tantes : je décide donc d’aller à l’université sans Dieu et non à l’université catholique. Ma famille est scandalisée et l’université sans Dieu aussi, qui se demande ce que je fais là. Pour comble, je choisis Bernanos comme sujet de thèse. Si je cherchais à avoir “le cul entre deux chaises”, je n’aurais pas pu trouver mieux. Moralité : j’ai été seule à un point extraordinaire pendant mes années d’université. Je ne voulais pas du tout être seule, je voulais avoir des amoureux, des copines, mais rien, rien. J’en ai amèrement souffert, mais grâce à ça, j’ai beaucoup travaillé.


photo: Studio Harcourt Paris

Le Point : Êtes-vous “sans Dieu” ?
A. N. : Oui, mais cela ne signifie pas que j’ai tranché la question.

Le Point : Pourquoi affectionnez-vous la forme du dialogue ?
A. N. : Parce que c’est elle qui est la plus proche de ma façon de penser : thèse-antithèse en permanence.

Le Point : Avez-vous été analysée ?
A. N. : Non. Dans mon cas, il y a trop de travail. Si je m’allonge sur le divan, je ne me relève plus.

Le Point : Dans Le Fait du prince , vous écrivez que “le temps ne doit pas être employé”…
A. N. : Parce que je suis contre une conception utilitaire du temps et de la vie en général. Rien ne me choque plus que de voir des écrivains vivre telle ou telle histoire, non dans le but de la vivre, mais dans le but de l’écrire. Bien sûr, il y a une influence inévitable de la vie sur l’écriture, mais le faire exprès, c’est carrément malhonnête, grossier, vulgaire. C’est comme vouloir préméditer une histoire d’amour.


source: bloguestv5.ca

Le Point : Quelle serait votre définition de la vie ?
A. N. : L’exploration des sensations. Sinon à quoi bon avoir un corps ? Par écrit, je fais la même chose.

Le Point : La nature est peu présente dans vos livres…
A. N. : … Mais quand elle l’est, elle y prend une place phénoménale. Cela se sent surtout dans mes livres japonais… Rilke a dit cette chose magnifique : “La nature nous donne l’exemple, parce que la nature va toujours au plus difficile.” J’y songe beaucoup. Au plus complexe de mes livres, il y a la nature, même si je n’en parle pas expressément. Le film que j’évoque dans Le Fait du prince (NDLR, page 118) existe : au moment de mourir au pôle Nord, une femme a filmé une immensité blanche sans contour. Je l’ai vu au Palais de Tokyo à Paris et il m’a bouleversée. Cette neige, ce blanc… j’ai cette théorie que le papier nous a été enseigné par la neige, que la trace dans la neige est la première écriture. Et puis, il y a la page blanche, l’idée de recommencer une vie…

n.b.: toutes les photographies ont été ajoutées à l’article original par citizen zoo

…suite de l’entrevue dans Amélie Nothomb / Amélie-san – 4ème partie…


Amélie Nothomb / Amélie-san – 2ème partie


source: Éditions Albin Michel

Depuis la parution en septembre 1992 d’ Hygiène de l’assassin , il n’y a pas de rentrée littéraire sans un roman d’Amélie Nothomb. Le Fait du prince est le 17e à paraître pour ce rendez-vous d’automne (2008). Droite, courtoise, dotée d’une diction et d’une clarté sidérantes, l’écrivain nous a accordé une interview.

propos recueillis par Marie-Françoise Leclère
adapté de l’article paru sur lepoint.fr

… suite de Amélie Nothomb / Amélie-san – 1ère partie (publiée hier) …

Le Point : Qui est Baptiste Bordave, le héros du Fait du prince ? Qu’y a-t-il de vous en lui ?
A. N. : C’est un imposteur. Suite à un coup du sort ou à un complot, il usurpe une identité et il ne le fait presque pas exprès ; ce qu’il vit est irrésistible et, à sa place, j’aurais fait la même chose. En plus, il usurpe l’identité d’un mort, ce qui est quand même moins grave : un mort n’a plus grand-chose à faire de son identité. Plus sérieusement, je crois que nous sommes tous à des degrés divers, et en particulier les écrivains, des imposteurs. En tout cas, moi, je me sens tout le temps coupable d’imposture et je vis dans la terreur absurde d’être dénoncée. L’absurdité tenant au fait que tout le monde sait que je suis un imposteur, puisque je suis écrivain. Que pourrais-je être d’autre ?
Il y a autre chose, peut-être : ce prénom de Baptiste qui s’est imposé. Quand je suis née, mes parents étaient persuadés d’avoir un garçon qu’ils avaient appelé Jean-Baptiste. Pour une fille, ils n’avaient rien prévu. Alors, ils ont pris le premier prénom venu, qui n’était pas Amélie. En fait, ils ont passé leur temps, ma mère surtout, à m’appeler Claude, Colette, n’importe quoi, jusqu’à se centrer sur Amélie. J’aime bien Amélie, c’est mignon, ça fait soubrette, c’est un petit territoire onomastique qui a bien voulu de moi.


source: Musée Grévin (Paris)

Le Point : De Prétextat Tach, écrivain d’ Hygiène de l’assassin , à Olaf Sildur, double de Baptiste Bordave, en passant par Plectrude ou Textor Texel, vos personnages portent souvent des prénoms et des noms étranges. Comment les choisissez-vous ?
A. N. : Il y a aussi des Pierre, Paul et Jacques dans mes livres. Pour les autres, cela dépend du personnage, évidemment. Je fais des recherches, je fouille l’encyclopédie du XIXe siècle, qui est une mine de prénoms remarquables et inusités, j’en compose aussi, en fonction d’une sonorité ou d’un sens. Pour Attentat , j’ai inventé Épiphane Autos qui, dans une traduction littérale du grec, signifierait “apparition de l’oreille”. Prétextat Tach me plaisait parce qu’il sonnait mal, qu’on pouvait y entendre prétexte à tâche, etc., et qu’en plus, il y a un saint Prétextat (évêque de Rouen, martyrisé en 586).
Bordave et Sildur, ces deux personnages qui n’en forment qu’un, viennent, eux, de Tintin, ma première lecture. Dans Le Sceptre d’Ottokar , Hergé invente deux pays et deux populations, les Syldaves et les Bordures. La contrepèterie donne Syldures et Bordaves, cela me convenait pour un patronyme genre suédois, dont j’avais besoin, et pour le patronyme français.


photo: Dominique Houcmant

Le Point : Avez-vous été de ces enfants précoces qui se lancent très tôt dans l’écriture ?
A. N. : Non. J’appartiens à une famille où la littérature est vénérée, les écrivains considérés comme des dieux. Comment aurais-je osé me comparer à ces gens-là ? Je me disais : qui suis-je, moi, misérable vermisseau, pour m’imaginer que l’écriture m’est accessible ? En revanche, je me racontais continuellement des histoires, j’avais une épopée dans la tête. C’était génial, j’adorais m’isoler, je me mettais sous un drap parce que, là, l’histoire marchait mieux.
Puis à 12 ans, plus rien. Silence. Le récit s’était arrêté. J’ai eu l’impression d’une chute, d’une perte d’identité, d’une sclérose, l’impression tout à coup d’être morcelée, alors qu’avant, ce récit continuel m’unifiait. À 17 ans, j’ai lu Nietzsche et Rilke. Une illumination : j’ai compris que la question était mal posée. Oui, j’avais le droit d’écrire, pas parce que j’avais du talent, mais parce que c’était une nécessité vitale. Je m’y suis mise et, miracle, l’ancien récit a repris sous forme écrite. La vie est tellement mieux avec lui.
J’ai 40 ans, il y a donc vingt-trois ans que j’écris sans interruption, à l’exception d’un dimanche matin où j’avais décidé de dormir ou de lire au lit, comme une personne normale. Ça a été l’horreur, un sentiment de dépossession totale. J’avais 30 ans et je n’ai plus jamais recommencé.


capture d’image de l’émission “Des livres et nous” (présentée sur TV Amiens)

Le Point : Vous êtes une grande lectrice. Que lisez-vous en ce moment ?
A. N. : Tout bêtement la Rentrée Albin Michel. Mes collègues en quelque sorte.

Le Point : Éprouvez-vous un sentiment d’appartenance à une génération, une école ou un mouvement ?
A. N. : À tort ou à raison, je n’en éprouve aucun. Il y a des écrivains que j’aime beaucoup, mais je ne me reconnais pas en eux. Quant à ce qui est générationnel, ça ne m’intéresse pas. D’innombrables lycéens envoyés par des professeurs sans scrupules me demandent à quel mouvement littéraire j’appartiens et je ne peux pas leur répondre que ça n’existe pas, ils seraient désespérés, mal notés, etc. Alors, j’ai une réponse toute faite, qui visiblement convient à l’école littéraire du romantisme belge, une appellation qui me paraît comique en elle-même et qui ne signifie absolument rien.

n.b.: toutes les photographies ont été ajoutées à l’article original par citizen zoo

…suite de l’entrevue dans Amélie Nothomb / Amélie-san – 3ème partie…


Amélie Nothomb / Amélie-san – 1ère partie


photo: Franck Fife

Depuis la parution en septembre 1992 d’ Hygiène de l’assassin , il n’y a pas de rentrée littéraire sans un roman d’Amélie Nothomb. Le Fait du prince est le 17e à paraître pour ce rendez-vous d’automne (2008). Droite, courtoise, dotée d’une diction et d’une clarté sidérantes, l’écrivain nous a accordé une interview.

propos recueillis par Marie-Françoise Leclère
adapté de l’article paru sur lepoint.fr

Le Point : On sait que vous écrivez énormément…
Amélie Nothomb : Je vais vous donner tous les chiffres : Le Fait du prince est le 61e de mes livres et le 63e est en train. J’écris 3,7 romans par an, les uns à la suite des autres. En décembre, je relis tout ce que j’ai écrit dans l’année et je choisis ce qui sera publié l’année suivante, toujours parmi les récents. Je ne retourne jamais dans ce que j’appelle les vieilleries.

Le Point : Cela nous vaudra-t-il un jour une déferlante de textes inédits ?
A. N. : Je ne vais pas cesser d’écrire et mourir tout de suite n’est pas dans mes projets, mais j’ai déjà pris toutes les mesures, y compris testamentaires, pour que mes inédits ne soient jamais publiés. Il n’est pas exclu qu’au moment de ma mort, j’aie complètement sombré dans l’oubli, ce qui réglerait la question, mais comme on ne peut pas tout à fait écarter la possibilité que quelques tordus se souviennent de moi, je me suis prémunie. Je suis absolument pour la souveraineté des volontés de l’auteur dans ce cas-là. Même s’il se trompe.


source: premiere.fr

Le Point : Qu’est-ce qui vous détermine au moment du choix ?
A. N. : Ni une humeur ni un état d’âme, plutôt une vision d’ensemble. Je choisis en fonction de tous mes livres antérieurs, avec l’envie d’atteindre de nouvelles frontières. C’est territorial, un peu comme Napoléon qui prendrait une carte du monde et se demanderait quel pays il va conquérir l’année suivante.

Le Point : Vous parlez en stratège…
A. N. : Certainement. Je dis conquête. Mais en ce qui concerne le public, la comparaison ne tient pas. Ce serait trop beau ou trop laid si l’on pouvait savoir à l’avance ce qui va plaire et à qui. La publication est une conquête en forme de questionnement : qui vais-je conquérir avec ça ?

Le Point : Vous avez quand même un public de convertis…
A. N. : Oui, mais rien n’est jamais acquis. De plus, même les plus fidèles d’entre eux peuvent ne pas aimer tel ou tel de mes livres. Le contraire serait malsain. Et puis, les nouveaux lecteurs m’intéressent.

Le Point : Beaucoup de jeunes, dit-on.
A. N. : Pas exclusivement. Mais on remarque plus les jeunes, ne serait-ce que parce qu’il est dans leur nature de se faire remarquer.


Amélie-san au Japon

capture d’image du documentaire “Une vie entre deux eaux” (présenté sur RTBF)

Le Point : On dit aussi que vous tissez avec ces lecteurs des liens assez étroits. Répondez-vous aux lettres qu’ils vous adressent ?
A. N. : Évidemment pas aux lettres obscènes, stupides ou aux lettres d’insultes. Mais j’en reçois de si belles, de si riches qu’il serait au-dessus de mes forces de ne pas y répondre. Cela dit, c’est franchement une folie de consacrer cinq heures par jour au courrier des lecteurs. J’espère qu’un jour j’atteindrai la santé mentale qui me permettra de m’en passer. Sans parler des mésaventures que ce comportement peut occasionner ! Car on ne peut pas deviner quelle réaction vont engendrer des propos au départ charmants et extrêmement cordiaux. On approche parfois du Misery de Stephen King, cette histoire d’écrivain séquestré.

Le Point : Une fois choisi en décembre le manuscrit que vous remettrez à votre éditeur en mars suivant, le retravaillez-vous beaucoup ?
A. N. : Non. Je travaille énormément au moment de l’écriture, mais quand l’accouchement est fini et que je suis enceinte du livre suivant, c’est-à-dire dès le lendemain, je considère qu’il est trop tard. Si je n’ai pas réussi à investir dans un livre tout l’amour et tout le soin nécessaires lorsque je l’écrivais, c’est que ça n’en valait pas la peine. Je ne crois pas beaucoup aux corrections ultérieures. Bien sûr, il y a toujours de petites bagarres avec mon éditeur à propos de tel ou tel détail, mais ça devient de la diplomatie, de la politique.


photo: Lolavi

Le Point : Décrivez-moi une de vos journées…
A. N. : Je crains d’être désespérante parce que mon rituel ne change pas. C’est vraiment devenu un rythme biologique ! Je me réveille tous les jours à 4 heures du matin et, même si je suis fatiguée, la machine fonctionne : je me mets à écrire, toujours sur des cahiers à spirale et à petits carreaux en papier recyclé, toujours avec des Bic cristal encre bleue. J’enchaîne avec le courrier et, en saison, avec les interviews. Pour le reste, j’ai une vie amoureuse importante, des amis, je fais les courses, la vaisselle, la lessive et, quand je me couche à minuit, je suis claquée. Mes nuits sont si courtes que je n’ai même plus le temps d’être insomniaque et que je rêve parfois d’orgie de sommeil. Mais je ne peux pas ne pas écrire.

n.b.: toutes les photographies ont été ajoutées à l’article original par citizen zoo

suite de l’entrevue dans Amélie Nothomb / Amélie-san – 2ème partie… 


Amélie Nothomb | hygiène de l’écrivain


photo: Pablo Zamora

Vingt ans d’écriture, vingt romans, peu d’embarras, du chocolat, des bulles. La frêle Amélie Nothomb est un poids lourd de la plume. Parfois décriée, jamais égalée.

adapté de l’article de Valérie Lejeune
paru sur lefigaro.fr

Belge prolifique, Amélie Nothomb travaille en ce moment à son 75e roman. Si les marchés aux puces ne l’ont jamais passionnée, à part une collection de parapluies déglingués, Amélie chine les vocables avec délices. “C’est pratique, on les trouve partout! Le dernier en date? “Infrangible”. Ça veut dire solide.” Comme elle…

Avec qui partageriez-vous un appartement en colocation?

Pourquoi pas Woody Allen ? Avec un peu de chance, il me jouerait de la clarinette…

Vous êtes traduite dans quarante-six langues. Laquelle vous manque?

L’écriture en hiéroglyphes, mais c’est en cours.

Quels sont vos outils d’écriture?

Un bête Bic et un cahier ordinaire. Il y a moins de risques à se lancer sur un cahier Clairefontaine avec un stylo à bille que de prendre un vélin et son Montblanc…

On dit que vous travaillez énormément. Est-ce vrai?

Oui, j’écris entre trois et quatre romans par an. Mais je n’en publie jamais qu’un seul.

Que faites-vous des autres?

Je les garde. Ce sont mes enfants aussi. Je les mets dans des boîtes à chaussures. Deux fois, j’ai été cambriolée, mais les voleurs n’ont pas touché aux boîtes. Vous savez ce qu’ils ont pris? Du maquillage!!!


source: femina.ch

Vous avez défendu toute publication posthume. Que deviendront vos petits?

J’ai pris mes dispositions pour qu’ils soient inaccessibles mais protégés. L’espace étant peu sûr, j’ai renoncé à les faire mettre sur orbite. Il me semble également difficile de demander au Vatican de me servir d’archiviste. Alors on les coulera quelque part, enfermés dans un bloc de résine. Notez, si le Vatican veut le bloc de résine…

Que feriez-vous si vous n’écriviez pas?

Ça irait très très mal. Ça me rendrait si méchante que je serais obligée de devenir bonne sœur.

S’il ne restait qu’un livre?

Don Quichotte, de Cervantès.

Un musicien?

Schubert.

Un film?

Vertigo.


photo: Emilie Wood

Une chanson?

Le Tourbillon, chanté par Jeanne Moreau.

Un vocable?

Le mot «pneu» pour sa sonorité. Je m’efforce de le placer dans chacun de mes livres.

Une œuvre d’art?

Le Jardin des délices, de Jérôme Bosch.

Une couleur?

Le jaune, même si ça me va comme un coup de poing dans l’œil.

Un aliment?

Le chocolat, sans aucun doute, et massivement. Ma préférence va au Côte d’Or lait-noisettes entières, surtout quand il fait chaud. Ça le rend un peu mou. Je le digère comme une fleur!


auteur: Emily89

Une boisson?

Le champagne, et plus particulièrement le Dom Pérignon 1976. Mais un Roederer ou un Laurent-Perrier Cuvée Grand Siècle font aussi l’affaire.

Savez-vous faire la cuisine?

Comme un pied! C’est toujours une tragédie. Il y a dix ans, j’ai essayé de faire cuire un poulet. Ça a cassé le four!

Pleurez-vous?

J’ai incontestablement la larme facile. Au cinéma, je suis une fontaine, mais je peux aussi pleurer de joie lorsque ma sœur invente un trop bon gâteau.

De quoi avez-vous peur?

Des rats.

Dans quelle boutique feriez-vous des folies?

Chez Caron, avenue Montaigne. On m’y remplit mon flacon de Farnesiana lorsqu’il est vide.

À quelle époque auriez-vous aimé vivre?

La préhistoire, pour voir le passage du borborygme au langage articulé.

n.b.: la photo de Pablo Zamora accompagne l’article original de Valérie Lejeune, alors que citizen zoo a ajouté les autres photographies pour sa propre publication


Amélie Nothomb


photo: Jacques Lange

Elle aime le champagne, le thé noir d’Afrique du Sud et les fruits blets, mais son excentricité apparente ne l’empêche pas d’être une élève disciplinée, présente à chaque rentrée littéraire avec un nouveau livre qui s’ajoute à la pile, année après année plus impressionnante. [ ] Amélie a déjà tout abordé dans sa littérature, les assassins, le Japon, l’enfance, la nourriture, la télé-réalité, l’amour [ ], les champignons hallucinogènes et le terrorisme…

“Je n’ai jamais souffert du manque d’inspiration. Ecrire de façon compulsive, boulimique, c’est ma maladie. Le jour où je buterai sur une page blanche, c’est que je serai guérie. Et pourtant, j’ai du mal à écrire. Mais c’est ce qui me plaît : le plaisir, c’est ce qui résiste.”
source: parismatch.com


La liseuse aux ongles rouges


photo: Ferdinando Scianna


Inédit de Marie Cardinal


photo: Annika Parance Éditeur
photo de couverture du livre: Robert Doisneau

“Moi, aiguille à tricoter qui s’enfonce dans le noir pour percer ma propre tête, pour piquer ma vie à mort. Peut-être que je peux ou veux m’empêcher d’écrire, m’empêcher d’être libre. Peut-être que je me sens indigne d’exister.”

Marie Cardinal

Marie Cardinal rêvait d’échapper à sa famille. Pourtant, dans la maison de ses parents à Alger où elle est née, il y avait des tonnes de livres et des écrivains de passage comme André Gide et Antoine de Saint-Exupéry. Mais le mal de vivre et la souffrance morale de la petite fille, qui deviendra une vedette littéraire avec Les mots pour le dire, était puissante et palpable.

Car la folie la guettait, comme en témoigne L’inédit paru ce mois-ci sous la forme d’un amalgame de récits et de carnets intimes colligés par ses filles Alice et Bénédicte. En couverture, une magnifique photo de Marie Cardinal prise en 1963 par le grand Robert Doisneau et publiée à la une du Marie-Claire. Et à l’intérieur, le délire structuré d’une femme qui se déteste comme toutes les femmes se détestent un jour, mais en plus fort, en plus incisif, en plus violemment honnête.

Cette femme a beau être une égérie de la littérature féministe, avoir vendu des millions de livres, elle note: «Dès qu’il s’agit de mes rapports à l’Écriture, c’est le constatquotidien de ma médiocrité».

À travers la spirale noire de son autodestruction, Cardinal écrit: «Moi, aiguille à tricoter qui s’enfonce dans le noir pour percer ma propre tête, pour piquer ma vie à mort. Peut-être que je peux ou veux m’empêcher d’écrire, m’empêcher d’être libre. Peut-être que je me sens indigne d’exister.»

Dans ce petit livre qui, à la fin, nous rappelle l’incroyable vie et carrière de Marie Cardinal, sa prose magnifique explose à chaque page et nous fait plonger dans la douleur de cette femme qui est aussi la douleur de toutes les femmes.

Marie Cardinal est morte, aphasique, en 2001. Son regard sur le monde fait de lucidité brutale et dépourvu de toute complaisance nous manque.

texte adapté d’un article de  Nathalie Petrowski paru sur lapresse.ca


Create


photomontage: Isaac G. Salazar


Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 3ème et dernière partie


photo: Dominique Houcmant

Ce qui frappe, d’abord chez Philippe Claudel, c’est son calme, sa gentillesse. Alors qu’il vient d’achever une journée de tournage de Tous les soleils (en 2010), son second film, dans un appartement du XVIe arrondissement de Paris, le cinéaste fraîchement promu s’installe tranquillement dans ses habits de romancier. Auteur reconnu des Ames grises, du Rapport de Brodeck (prix Goncourt des lycéens 2007) et réalisateur à succès d’Il y a longtemps que je t’aime, Claudel le Lorrain a gardé la tête froide. Et la simplicité de ses origines modestes.

Voilà peut-être pourquoi cet agrégé de lettres s’est pris d’empathie pour tous les paumés du monde du travail et du monde en général. A propos de L’Enquête, son dernier roman, fable sur notre univers déshumanisé et kafkaïen, il confie son propre désarroi face aux dérives technologiques, sécuritaires et financières de notre époque. Un témoignage vibrant.

par Marianne Payot et Emmanuel Hecht
adapté de l’article paru sur lexpress.fr le 14 septembre 2010

… suite et fin de Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 2ème partie (publiée hier)

Croyez-vous en ce dieu, fondateur ou fossoyeur, dont vous parlez dans votre roman ?
Je suis toujours en train de tourner autour, de frapper à des portes. Je me souviens d’une phrase de François Mitterrand, qui disait en substance, avant sa mort, qu’il était dans l’excitation du moment. Que va-t-il se passer après ? Mon père est mort il y a un an, je me surprends à aller régulièrement sur sa tombe. J’ai abandonné depuis longtemps le protocole de la croyance, l’entreprise qui a annexé Dieu et qui en fait un beau commerce depuis deux mille ans, mais l’idée de Dieu, que chaque chose s’oriente en fonction d’un principe fondateur, me taraude.

Cette impulsion première peut être de l’ordre du big bang, ce que je pense la plupart du temps, même si je me ménage une toute petite hypothèse pascalienne. C’est ça qui est excitant : ne pas savoir. Je ressens le même vertige que lorsqu’on m’expliquait, quand j’étais gamin, que l’univers était un infini fini.


photo: Pascal Tournaire

Pourquoi avoir mis sur le bandeau de votre roman cette phrase : “C’est en ne cherchant pas que tu trouveras” ?
En fait, je refuse toujours que l’on mette ma photo sur la couverture, j’aime rester anonyme, pouvoir par exemple, comme l’autre jour, être dans le TGV auprès de quelqu’un qui lit Le Rapport de Brodeck. Du coup, nous avons pris l’habitude de placer une phrase en bandeau, et l’idée de mettre en
exergue un bout de dialogue de L’Enfer de Clouzot, qui a été une oeuvre non aboutie, m’amusait. Cela signifie également que j’ai toujours foi en
l’humanité, même dans ce livre, qui est l’un des plus terribles que j’aie jamais écrits.

Le succès de votre premier film, Il y a longtemps que je t’aime, vous a-t-il étonné ?
Le film a fait plus de 1 million d’entrées en France, 1,6 à l’étranger, est sorti dans 40 pays, a reçu des récompenses. C’est rare, en effet. Cela m’a permis de faire très facilement Tous les soleils,mon deuxième film. Car, s’il échoue une ou deux fois, un cinéaste devient un oiseau aux ailes coupées, contrairement au romancier, qui peut publier des années sans succès si l’éditeur croit en lui. Reste que j’aime autant tourner qu’écrire. D’un côté, on est le chef d’orchestre, on impose un tempo humain, de l’autre, on joue les solistes.


photo: François Bouchon

Vous avez publié pour la première fois à 37 ans, vous disiez que vous n’étiez pas un homme pressé. Depuis, vous avez mis les bouchées doubles, non ?
C’est un peu le lièvre et la tortue, c’est vrai. Curieusement, j’ai l’impression de prendre mon temps. Je ne me donne pas d’objectif, mais, finalement, oui, tout s’est accéléré en dix ans.

Vous aimez travailler ?
Je n’arrête pas, en effet, mais cela ressemble presque à des vacances. Alors, oui, j’énerve certaines personnes, cela ne me dérange pas. Je ne lis jamais ce
qu’on écrit sur moi – c’est une façon de me protéger – mais cela me revient aux oreilles. A propos d’Il y a longtemps que je t’aime, les Cahiers
du cinéma
ont expliqué que mon film était abominable. Le racisme, le fascisme, peuvent être abominables, mais un film ? De même, on a écrit que Le Rapport de Brodeck était une manière de faire de l’argent avec la Shoah ! Stupide ! On n’est plus dans la critique artistique, mais dans l’expression de la bêtise.


photo: Pascal Bastien

Votre réussite financière vous permet-elle d’acheter des grands vins, l’une de vos passions ?
Je viens d’un milieu modeste. Chez mon père, c’était le “trois-étoiles” sur la table et, de temps en temps, le dimanche, du vin bouché. Alors, avec ma femme, on s’est éduqués tout seuls. J’ai vécu avec les bordeaux, puis je suis remonté vers la Bourgogne…

Vous avez d’autres passions ?
Nous adorions voyager. Mais depuis sept ans, c’est devenu délirant, j’ai une overdose. Avec les livres traduits, les films, j’ai fait je ne sais combien de fois le tour du monde. En même temps, je suis bien conscient de ma chance. Et puis, j’écris beaucoup en avion, la nuit, surtout quand les passagers dorment.

Quels sont vos projets ?
Jusqu’à Noël, je vais monter mon film, et j’ai beaucoup de choses en train. Mais un de mes vrais programmes serait plutôt d’essayer de rêver pendant un an, de repartir à vélo sur les routes, d’aller aux champignons, d’aller pêcher, d’être plus présent auprès de ma famille. Des trucs de fou !

n.b.: les photographies ont été ajoutées à l’article original par citizen zoo


Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 2ème partie


source: coteblogue.ca

Ce qui frappe, d’abord chez Philippe Claudel, c’est son calme, sa gentillesse. Alors qu’il vient d’achever une journée de tournage de Tous les soleils (en 2010), son second film, dans un appartement du XVIe arrondissement de Paris, le cinéaste fraîchement promu s’installe tranquillement dans ses habits de romancier. Auteur reconnu des Ames grises, du Rapport de Brodeck (prix Goncourt des lycéens 2007) et réalisateur à succès d’Il y a longtemps que je t’aime, Claudel le Lorrain a gardé la tête froide. Et la simplicité de ses origines modestes.

Voilà peut-être pourquoi cet agrégé de lettres s’est pris d’empathie pour tous les paumés du monde du travail et du monde en général. A propos de L’Enquête, son dernier roman, fable sur notre univers déshumanisé et kafkaïen, il confie son propre désarroi face aux dérives technologiques, sécuritaires et financières de notre époque. Un témoignage vibrant.

par Marianne Payot et Emmanuel Hecht
adapté de l’article paru sur lexpress.fr le 14 septembre 2010

… suite de Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 1ère partie (publiée hier) …

Votre enquêteur, qui se sent observé en permanence, n’est-il pas un rien paranoïaque ?
Non, il se sent vraiment sous constante surveillance. Ce n’est pas être paranoïaque que de penser que, quel que soit l’endroit où l’on se trouve dans une ville, on est sous le regard de certains projecteurs. A Strasbourg, où j’ai tourné durant cinq semaines, il y a sur la voie publique des caméras capables de zoomer sur l’étiquette du vêtement que vous portez ou sur la note que vous griffonnez dans un carnet. Et le téléphone portable, le GPS ne permettent-ils pas de retracer tous vos faits et gestes ?

Nos vies privées ne le sont plus tant que cela, ce qui peut, à terme, créer des pathologies de comportement. On aura de moins en moins le sentiment d’être dans un moment préservé. Rêver sur un banc pourrait devenir, si l’on fait un peu de politique-fiction, une activité suspecte. L’homme ne nous déçoit jamais dans le pire. Pardon pour cet exemple bateau, mais qui aurait pu croire que l’Allemagne de Goethe et de Wagner puisse basculer dans l’un des régimes les plus
effroyables qui aient existé ?


photo: (inconnu)

Cette évocation de l’Allemagne n’est-elle pas osée ?
Le but de l’art n’est pas de donner une peinture du monde tel qu’il est, mais avant tout de voir derrière les choses. Dans Quai des brumes, un peintre dit : “Quand je vois un nageur, je peins le noyé qui est derrière.” C’est une question de mise au point photographique. L’écrivain, le cinéaste, essaie de changer de focale, de vitesse, non pour effrayer, mais pour qu’on s’interroge. Il faut que cela gratte.

L’entreprise tentaculaire que vous décrivez est loin de l’entreprise patronale du xxe siècle, que vous avez bien
connue, vous, le natif de l’Est ?

> En effet. A Dombasle, près de Nancy, où j’habite toujours, nous avons Solvay, un gros groupe belge, international, qui produit du carbonate de soude. Quand j’étais gamin, cette société employait 2 000 personnes – ils sont maintenant entre 5 000 et 6 000 ouvriers – et était omniprésente dans la ville. C’était un patronat plutôt éclairé, progressiste, qui se souciait de la culture des ouvriers, de leurs loisirs (en construisant le stade de foot par exemple), des bonnes conditions d’hygiène. Les gens identifiaient leur “bienfaiteur”. Aujourd’hui, on ne peut plus mettre un nom, un visage, une provenance sur quoi que ce soit.

Et puis, l’argent est au centre de tout, comme si l’argent pouvait tout, tout acheter, tout résoudre. On surexpose l’information économique à mesure qu’elle devient opaque. Qui comprend vraiment ce qui s’est passé avec Madoff, avec Kerviel ? Et qui est capable de dire stop ?


photo: Sébastien Dolidon
source: evene.fr

Ce qui manque, donc, c’est le contre-pouvoir ?
Quels sont mes moyens, à moi, citoyen, d’exercer ce contre-pouvoir ? Je suis très désemparé. J’ai essayé le militantisme, je n’avais ni les qualités ni la patience. La démocratie a l’air de devenir quelque chose, pour reprendre un titre de Giraudoux, “sans pouvoirs”. Je suis le premier à aller voter, mais le vote sert-il encore ?

Quand un président de la République dit à demi-mot : “Ecoutez, cessons d’embêter une dame respectable par l’âge et par la fortune, car, si jamais L’Oréal partait, imaginez les conséquences”, on voit vraiment le politique s’inféoder à l’économique. Je ne parle pas de corruption (ce n’est pas à moi d’en juger) mais de double traitement humain, car, à l’inverse, on n’hésite pas à réclamer 200 euros d’impayés de gaz ou d’impôts à un smicard.

Rien de très nouveau, non ?
En effet, mais les rois ont changé. Maintenant, ce sont des systèmes, des flux d’informations, des transferts de capitaux, des sociétés enchevêtrées… On en revient à l’identifiable et au non-identifiable. Jadis, le serf se faisait taper dessus, mais il savait par qui ; aujourd’hui, on ne sait plus à qui présenter ses doléances. Aux dirigeants ? A soi-même ? A Dieu ?


photo: (inconnu)

L’image de la prison, omniprésente dans votre roman, entre l’entreprise avec barbelés et l’hôtel muré, vient-elle de votre enseignement dans les prisons ?
Plutôt de mon expérience de la Maison de la radio ! [Rires.] Voilà un lieu où pour entrer il faut montrer patte blanche, passer sous des arcs, affronter les vigiles… Faire la queue à la Sécurité sociale est aussi une épreuve du même genre. Et encore, moi, j’ai de la chance, je parle français correctement, je sais à peu près me débrouiller, j’ai la peau blanche, mais si, dans ce système, on ne maîtrise pas la langue, qu’on est black, beur ou indien, cela devient une aventure effroyable.

Que pensez-vous des suicides qui se multiplient ?
En fait, vu les obstacles qui se resserrent autour de nous, je m’étonne qu’il n’y ait pas plus de gens qui se suicident. C’est cette faculté de résistance qui rend la nature humaine admirable. Depuis qu’on m’a révélé l’existence des camps de concentration, cela n’a cessé de me hanter. Reprendre la vie après être passé par une expérience hors limites, dont les mots, l’imagination, ne pourront jamais rendre compte, démontre une énergie vitale admirable. Certains ont décidé de franchir la ligne, de disparaître, de renoncer, beaucoup, malgré tout, continuent.

n.b.: les photographies ont été ajoutées à l’article original par citizen zoo

suite de l’entrevue dans Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 3ème et dernière partie…

(en attente de publication pour le 10 août 2011)


Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 1ère partie


photo: Pascal Bastien

Ce qui frappe, d’abord chez Philippe Claudel, c’est son calme, sa gentillesse. Alors qu’il vient d’achever une journée de tournage de Tous les soleils (en 2010), son second film, dans un appartement du XVIe arrondissement de Paris, le cinéaste fraîchement promu s’installe tranquillement dans ses habits de romancier. Auteur reconnu des Ames grises, du Rapport de Brodeck (prix Goncourt des lycéens 2007) et réalisateur à succès d’Il y a longtemps que je t’aime, Claudel le Lorrain a gardé la tête froide. Et la simplicité de ses origines modestes.

Voilà peut-être pourquoi cet agrégé de lettres s’est pris d’empathie pour tous les paumés du monde du travail et du monde en général. A propos de L’Enquête, son dernier roman, fable sur notre univers déshumanisé et kafkaïen, il confie son propre désarroi face aux dérives technologiques, sécuritaires et financières de notre époque. Un témoignage vibrant.

par Marianne Payot et Emmanuel Hecht
adapté de l’article paru sur lexpress.fr le 14 septembre 2010

L’Express : Cinéma, théâtre, vos diverses activités vous laissent peu de temps pour écrire…
Philippe Claudel : J’écris quand j’en ai envie, je ne me suis jamais forcé, les quelques commandes que j’ai acceptées, comme un petit livre collectif sur la paternité (j’ai une fille de 12 ans), correspondaient en fait à des désirs non conscients… Un roman se met vraiment en branle quand il y a une nécessité intérieure urgente. Et il se trouve que L’Enquête est devenu de plus en plus urgent.

L’Express : A tel point que vous avez précipité sa publication, qui n’était pas prévue en cette rentrée…
P. C. : Je l’ai terminé presque au moment où j’ai commencé à tourner Tous les soleils. J’ai envoyé mon manuscrit il y a un mois et demi à mon éditeur, Jean-Marc Roberts, qui a souhaité le publier très vite. Ce livre, né d’un sentiment de malaise que j’éprouvais par rapport aux événements de ces derniers temps, devait paraître maintenant.


source: Éditions Stock

Votre roman prend la forme du conte, voire du roman d’anticipation. Un genre nouveau pour vous ?
Pas vraiment, non. Chacun de mes livres est la suite et l’addition logique de tous ceux qui l’ont précédé. Les Ames grises n’avaient que l’apparence d’un roman réaliste, cela se passait en 14-18 mais on ne savait pas exactement où, ni quand, il y avait déjà des figures, le Juge, le Procureur. Avec La Petite Fille de Monsieur Linh, je vais clairement vers le conte, là où les lieux et les temps sont indéterminés ; puis, dans Le Rapport de Brodeck, l’on retrouve le même effacement et des figures, l’Autre, l’Anderer.

Enfin, on a L’Enquête. Un inspecteur est envoyé dans une ville pour enquêter sur une vague de suicides. Mais le récit réaliste ne dure finalement que quelques pages. Très vite, on bascule dans le fantastique, la fable, pour terminer sur de l’anticipation et un récit métaphysique.

Vous êtes nourris par les légendes et les contes ?
Mon trajet dans l’écriture est comme un cercle qui se boucle. Jeune, j’écrivais des contes et des légendes, puis je me suis essayé aux nouvelles, au roman, pour revenir à ce qui me semble être essentiel, c’est-à-dire la fable, le mythe. A ce voyage j’ai souhaité ajouter une balade avec les mots, les expressions telles “aller droit dans le mur”, “bouger les lignes” afin de montrer que notre langue est le reflet de notre absurdité. Le cinéma aussi me nourrit, notamment ses héros perdus, que ce soit Chaplin, Buster Keaton, les frères Coen, Tati…

Vos livres naissent, dites-vous, d’une image floue. Quelle est celle qui a donné lieu à L’Enquête ?
Il n’y a pas eu une image, mais une accumulation. Depuis trois ans, j’emmagasine des lectures sur des gens qui se suicident, notamment après s’être regroupés sur Internet. Les faits divers se sont multipliés, ensuite il y a eu ces entreprises qui ont connu des vagues de suicides, cela a été l’élément déclencheur.


photo: Dominique Steinmetz
source: republicain-lorrain.fr

Déclencheur de quoi ?
D’un malaise global. J’ai l’impression d’avoir perdu le mode d’emploi, d’être devant une sorte de machine dont je n’ai plus la notice. Cela peut être d’ordre très pratique, comme lorsque j’essaie de m’y retrouver dans les méandres d’opérateurs téléphoniques ou de serveurs Internet auxquels je demande de modifier mon abonnement ; ou lorsque je tente de me faire livrer un paquet qui n’arrive jamais. J’ai le sentiment de parler à des standards électroniques, des voix de synthèse, d’être sur un quai de gare et d’avoir la même femme partout en France, avec sa voix posée qui n’est jamais capable d’humaniser la situation.

Je n’arrive plus à savoir vers qui je dois me tourner pour avoir une réponse, un regard. Je ressens cette même absence d’interlocuteur dans le domaine politique ou métaphysique. J’ai le sentiment, en exagérant un peu, d’être un homme perdu, de me retrouver, comme mon enquêteur, dans un endroit clos et de taper contre des murs sans que personne m’entende.

Les technologies vous effraient tant que cela ?
Elles commencent à nous dépasser complètement. Il y a une bascule très nette dans l’asservissement. Hugo, au xixe siècle, pointait déjà du doigt la machine qui allait anéantir l’homme. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans un broyage mécanique et physique, mais dans une espèce de manipulation virtuelle. La complexité de nos technologies et systèmes financiers, de nos entreprises sans visage et conseils d’administration mystérieux, du système législatif aussi, fait que plus personne ne peut comprendre l’assemblage global. Notre hyperspécialisation me fait tourner la tête.

n.b.: seule la photographie de Pascal Bastien illustrait l’article original. Les autres photographies ont été ajoutées par citizen zoo

suite de l’entrevue dans Rêver sur un banc pourrait devenir suspect | Philippe Claudel – 2ème partie…